Peut-être avez-vous lu « Pour en finir avec Dieu » de Richard Dawkins, livre vendu à plus de 2 millions d?exemplaires dans le monde.
A l?appui d?une démonstration scientifique, proclamée sur la quatrième de couverture, l?auteur invite ses lecteurs à imaginer « un monde sans religion ». Si j?éprouve quelques sympathies pour un
tel projet (on peut vivre Dieu en dehors des religions établies), la plume de Dawkins dérape dangereusement et s?attaque à la croyance en Dieu. Le titre iconoclaste de l?ouvrage est là pour vous le
rappeler. Dawkins convoque par exemple la disputatio médiévale concernant les preuves ontologiques de l?existence de Dieu et quelques récits de visions (ou pseudo-visions) mystiques?.parle-t'il
vraiment de "religion"? Il sépare le bon grain de l?ivraie et vous conte les joies de l?athéisme. Haro sur les obscurantistes donc.
Vous êtes sûrement comme moi, prudents devant ces livres qui nous vantent « la mort de Dieu ». Après tout, Auguste Comte et Nietzsche l?avaient déjà dit et d?autres encore après eux. Rien de très
neuf a priori, et c?est peu ou prou ce que je pense de ce livre. L?intérêt de cet ouvrage est toutefois d?être une énième illustration de l?aveuglement scientiste dont font preuve certains
scientifiques. C?est ce que je voudrais souligner ici.
Commençons par rappeler une évidence : Aristote l?avait déjà dit, le monde de la physique et celui de la métaphysique sont radicalement différents. Le premier est de l?ordre du sensible, le second
de l?intelligible ; on dira plus tard de l?ordre de la révélation. On ne saurait à bon droit juger l?un avec les cadres conceptuels de l?autre. La science ne pourra donc jamais démontrer
l?existence ou la non-existence ontologique de Dieu car, comme d?autres l?ont dit avant moi, l?essence de Dieu échappe aux lois de ce monde. Surtout, l?erreur est de confondre les manifestations
physiques de Dieu et l?existence en soi, ontologique de Dieu. Si les hommes de science peuvent étudier les premières, éventuellement les réfuter, ils ne peuvent en toute objectivité aller au-delà
sans tomber dans la spéculation pure et simple. A titre d?exemple, l?auteur, non sans ironie, pose la question de savoir si Dieu, qui connait tout par avance, peut changer Ses propres plans.
(D?ailleurs, pourquoi ne le pourrait-Il pas ?) Question sans réponse de sa part bien sûr, mais qui a contribué à forger mon impression que sa thèse manquait de corps et de rigueur.
J?ai emprunté la distinction (Dieu en soi / manifestations de Dieu) à Maïmonide (Le Guide des égarés) qui au XIIe siècle déjà, clamait haut et fort que Dieu n?est pas un être de chair et de sang,
qu?il est un principe et que les êtres humains ne peuvent le percevoir qu?au travers de leurs sens?comme tel, Dieu en soi dans sa totalité échappe à la pensée. Je retiens de cet ouvrage remarquable
qu?il est bien présomptueux d?imaginer que (tous) les mystères de Dieu sont accessibles à l?homme et que finalement les apparitions du passé (pensons au buisson ardent et les Dix Commandements)
nous enseignent « peu » de choses, le strict nécessaire sûrement. C?est donc un point que je reprocherai à l?auteur : il est très insuffisant de concevoir Dieu au travers du prisme unique de Ses
manifestations. N?y a-t?il pas quelque chose qui échappe à Ses manifestations et qui relèverait du mystère ? Par ailleurs, les manifestations divines ne sont peut être pas là où on le pense?Lévinas
ne voyait-il pas la présence de Dieu dans le visage humain? Ce qui est certain, c?est que de tout ceci le lecteur retient une impression de liste à la Prévert où tout se vaut, où tout est
nécessairement folie.
En définitive, la question de Dieu reste entière. Dawkins pèche par hubris et attribue à Dieu un ensemble de choses les plus disparates. Je regrette surtout l?usage qu?il fait de son titre de
scientifique.
A l?usage des non-croyants, il ne peut objectivement être dit que Dieu n?existe pas. Tout au plus, il leur faut concéder qu?ils n?ont pas (encore) trouvé Dieu.